Hölderlin

« Je suis certaine que pour Hölderlin, c’est comme si une puissance céleste l’avait inondé de ses flots ; et c’est le verbe, dans la violence de sa précipitation sur lui, qui a comme submergé et noyé ses sens. Et quand les flots se sont retirés, ses sens étaient tout débilités et la puissance de son esprit subjuguée et anéantie. Et St. Clair le confirme. « Oui, c’est cela. » Et il raconte encore: « Mais pour qui l’écoute, ce serait juste de le comparer au mugissement du vent, car il ne cesse d’éclater en hymnes, qui tout à coup s’interrompent, comme lorsque le vent tourne. Alors, de lui s’empare comme une science plus profonde, et l’idée qu’il soit fou s’évanouit totalement en vous: à entendre ce qu’il dit de la langue et du vers, on croirait qu’il est tout proche, avec ses lumières, du mystère divin du langage; et puis tout retombe pour lui dans la ténèbre et il sombre dans la confusion, songeant qu’il n’arrivera jamais à se faire comprendre. Il dit que c’est la langue qui forme tout de la pensée, car la langue est plus grande que l’esprit humain, qui n’est que son esclave; et tant que la langue seule ne le fait pas éclore en lui, c’est que l’esprit de l’homme n’a pas atteint la perfection. »

Bettina Brentano
Maison natale de Hölderlin
Klauster Maulbronn
Maison du charpentier Zimmer où mourut Hölderlin
Suzette Gontard

Dans la montagne j’imagine qu’il s’est réfugié par ce mois de juin pluvieux chez sa tante. C’est un pays que je vois semblable à celui que m’avait fait entrevoir un grand voyage pendant mon enfance. Il est enfermé dans une toute petite chambre boisée, allongé, il regarde les lattes de sapin au-dessus de lui. Il a contre sa poitrine une image qu’il porte à ses lèvres avec une ferveur dont il n’a pas honte, car il aime, et là où personne ne le connaît, son corps délivré de la ville, de toutes ses entraves, recouvre sa nature. La pureté de son rayonnement éclipse enfin les traces des regards que les autres jettent sur lui. Alors il se révèle dans sa beauté, celle d’un divin jeune homme, ce qu’il est au fond de lui-même en dépit des autres et du temps. Dans mon souvenir il règne une transparence qui est la fraîcheur vibrante simplement de l’air à la montagne, et là autour de lui elle est doublée de deux essences en surcroît, celle de la pluie mariée aux verdures de juin, celle de sa propre présence malade et épurée comme par jeûne. Les fleurs rouges des géraniums et l’eau glaciale du tronc évidé de la fontaine s’accordent à l’audace qu’il a de prononcer ce que sa vie là-bas l’oblige à taire jusqu’à l’avilissement.

Suzette Gontard, 18 mars 1821

« Que tu sois, si seul en ce monde splendide,

Mon bien-aimé, toujours tu me l’assures »

Hölderlin
Suzette Gontard

« La vie est si courte et j’ai si froid, et parce qu’elle est si courte, faut-il en jouer ainsi ? Dis-moi, où nous retrouverons-nous, chère âme, où trouverai-je le repos ? Tout ce que je ferai contre mon amour me donne l’impression de me perdre, de me détruire. Quel art difficile que l’amour ! »

Suzette Gontard

ARMEL GUERNE

Lyrisme, en français, ne veut pas dire grand’chose. Pour Hölderlin, il faut nécessairement revenir et penser à ce moment mystérieux et capital de la Genèse, qui vit l’homme – dans sa lucidité antérieure au péché, sa transparence antérieure au tout premier sommeil – recevoir de Dieu la responsabilité, le soin et le pouvoir de nommer de leur nom toutes les créatures. Puissance mystique du verbe : la poésie vient de là, de ce sanctuaire fait de lumière et d’ombre, où les générations faillies peuvent retrouver toujours, « par ces armes du verbe », la permission suprême de

« Parler seul / Avec Dieu, »

comme Hölderlin a su le dire au plus près.

Toutes les autres disciplines humaines ne sont guère que des distractions plus ou moins abusives, où l’essentiel est ce dont on ne parle jamais.

ARMEL GUERNE

TRADUCTEUR DE HÖLDERLIN

  • Hölderlin, Lamentations de Ménon sur Diotima, Les Quatre Vents, Paris, 1946.
  • Hölderlin, in Les Romantiques allemands, DDB, Bibliothèque européenne, 1963, réédition Phébus, 2004.