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Il est peut-être là, ce singulier retard qui nous force à courir pour
rattraper un temps que nous perdons de plus en plus, qui nous échappe
dans sa hâte à se concrétiser, dans sa précipitation en fait, - l'avenir
n'étant plus pour nous une chair historique depuis qu'il n'est plus
vocation, appel -
il est peut-être là,
dans cette confusion atroce que nous avons faite entre la liberté et le
salut ; dans cette parodie infernale du salut, à laquelle nous nous sommes
livrés au nom de la liberté. Cette liberté qui a cessé, du coup, d'être la
nôtre pour devenir celle des forces anonymes et brutales, depuis longtemps
arc-boutées contre la faible digue de conscience qui nous en séparait :
les légions pour lesquelles la réalité que nous avons réalisée représente
le ciel ; et tous les vides que nous laissons en nous, au lieu d'y être,
un paradis ! L'urgence même qui nous presse, sa vérité immense est que,
dès à présent, elle pourrait s'être dépassée à force de se devancer, au
point que plus jamais ici-bas elle ne sera rejointe. Tels des rats qui se
multiplient étrangement avant une catastrophe qu'aucun ne prévoyait, mais
dont la race seule, en dehors des individus, avait le sûr pressentiment :
ainsi l'humanité, soudain, se multiplie désespérément dans ses
progénitures et se met étrangement à surpeupler la terre qui ne lui donne
plus assez à boire, ni assez à manger ; une terre qui s'épuise soudain par
l'abus de ses nouvelles populations voraces et sans amour. Comme si la
race, au niveau de sa viande, cherchait aveuglément à se sauver quand les
individus, au niveau de leur cœur et dans l'abêtissement de leur esprit,
n'ont cure de leur salut.
Or, tout est
beaucoup plus urgent encore qu'il n'y paraît, parce que tout est fini où
la réalité commence ; et le temps que nous y avons, ce présent que nous y
recevons et que nous ne savons plus retenir, qui est déjà passé quand
nous le regardons (obsédés par "l'actualité" qui nous tire obstinément du
coté des "faits") est véritablement un temps mort, accompli, inutilisable
ailleurs que sur les inertes registres de l'histoire ou de l'information,
laquelle ne nous arrive et ne nous renseigne jamais que par derrière,
aussi rapide que soit la dépêche. Le temps vivant, le temps vrai, celui où
s'accomplit la chimie spirituelle de toutes choses selon leur vérité
entière, devance et commande la précipitation qui les solidifie et qui les
cristallise au sein de notre épaisseur, qui les y fixe et les laisse
fixées. La religion du "fait" (déjà fait quand il nous arrive, et qui n'a
plus qu'a se défaire) c'est la religion de la mort ; or, elle couvre la
terre à présent. Quel est celui qui la dénonce dans son instinct ? Qui la
renonce dans son cœur ?
Un peintre peut sans
doute chercher à remonter dans la lumière vers les sources du feu, à la
saisir dans sa vérité même, avant cette "réalité" qui naît de sa seule
réfraction et qui ne mène à rien, ayant son commencement et sa fin au
point d'impact de la Chute. Le musicien devrait aussi ausculter le silence
et nous le rendre harmonieux, bienfaisant, dangereux, puissant comme il
peut l'être, car les hommes l'ont empoisonné, tué dans leurs oreilles qui
ne commencent "réellement" à entendre que le bruit, finissant d'écouter où
il cesse. Le poète peut encore aujourd'hui (mais pour combien de temps,
quand les langues se meurent ?) chercher à pénétrer l'intelligence du
langage pour éveiller la sienne, entendre ce que dit le mystère du verbe
et de ses trois personnes dans sa vérité. Mais ces hommes qui sont seuls,
on peut en être sûr, ne se réclameront pas de leur solitude aux yeux des
autres, de tous les autres qui se réclament de leur nombre ! Ils auront
néanmoins été tous trois chercher la réalité en passant par le ciel, voilà
ce qu'il faut dire ; et chacun d'eux aura été, dans cette solitude, le
seul présent au présent de son temps, parfaitement et douloureusement
comblé dans son génie. Comprendre ou savoir : tout est là. L'artiste ne
sait pas. Il aime.
Le saint, lui, dans
son parfait amour, cherche la loi à laquelle obéir ; et il trouve la joie
par-dessus toutes joies : la vie au vif. Par contre, le savant ne cherche
que des lois auxquelles commander ; et tous s'en félicitent parce que dès
qu'il les a trouvées, n'importe qui, à sa place, peut appuyer sur le
bouton. Rien à dire à cela, sinon qu'il faut qu'une civilisation en arrive
au terme de sa déchéance pour abandonner aussi délibérément la
connaissance au profit des savoirs, infiniment plus démonstratifs
puisqu'ils se traduisent aussitôt en savoir-faire, particulièrement
savants dans les domaines fastueux de la mort, où nous pouvons déjà les
voir d'une efficacité si grandiose qu'on n'ose même plus en envisager
l'expérience. Naguère on s'en servait pour faire la guerre, hélas ! Demain
on fera la guerre pour s'en servir. Est-ce assez simple ? Personne ne vit
aujourd'hui sans multiplier en soi, autour de soi, devant et derrière,
dessus et dessous, toute une foule cohérente de mensonges inavouables et
de complicités inavouées, rien que pour parvenir à n'y pas penser. Tout ce
travail énorme, cette besogne de tous les instants, alors qu'il serait si
facile, au contraire, de penser justement à la chose exemplaire ! Ce n'est
pas la réalité humaine : c'est la Face de Dieu qu'il est impossible à un
vivant de contempler en face ! La réalité n'existe que pour cela, au
contraire ; et quel que soit le nombre de ses masques, nous sommes là,
nous, pour la dévisager. Celui qui la quitte des yeux est déjà mort ; et
celui qui prétend s'en distraire est plus que mort : il est damné.
Ce monde noir,
monstrueux, menaçant, ce possédé dans sa possession auquel il ne reste,
visiblement, plus qu'une guerre ultime à faire, universelle enfin, et qui
sera faite au nom de la paix pour le ravage des continents, dans une
apothéose du mensonge qui deviendra la vérité par-dessus lui ; ce monde
moderne qui a répandu le sang et le feu comme jamais les pires barbaries
ne l'avaient fait, utilisant au surplus les rares intermittences pour
oublier ses horreurs avec une froide promptitude qui glacerait même la
mort : ce monde et son humanité, qui les maudira ? Ils sont là pour nous
apprendre qui nous sommes et où nous en sommes. Bénis soient-ils ! Car
ceux qui ont les yeux sur ce spectacle et qui en sont séduits, tant pis
pour eux : ils iront avec ce qui leur ressemble.
Reconnaître sa lâcheté est souvent d'un
courage plus grand que le courage même ; - mais quoi de plus facile
? L'âme la plus endormie se réveille merveilleusement aussitôt qu'on
l'appelle ; et il n'y a personne au monde, quoi qu'il puisse dire ou
faire, qui se plaise vraiment dans sa veulerie. On est mieux dans
l'honnêteté.
Telle est la réalité
humaine et telles sont les pentes de la race : c'est au-dedans de soi
qu'on a le plus besoin, et donc véritablement envie de se dépasser ou de
se rejoindre ; celui qui projette au-dehors et attend du dehors sa
réussite ou son bonheur, surtout s'il y réussit, se prend à un simulacre
dont il ne ressentira jamais, au fond de soi, que l'écœurante fadeur :
une déception proprement diabolique parce qu'elle est inavouable, parce
qu'il est toujours trop tard pour l'admettre et qu'il y a déjà beaucoup
trop de choses habituelles auxquelles il faudrait renoncer. On ne peut
plus. Et pourtant, oui, pourtant, de même que le mensonge engendre
naturellement le mensonge et le multiplie à l'infini, pour se soutenir, le
plus timide, le plus hésitant premier mouvement de sincérité élargit
surnaturellement l'ouverture à la vérité et mobilise derrière elle, avec
elle et pour elle, toutes les forces et tous les héroïsmes d'une humanité
retrouvée, inentamable dans son pouvoir et miraculeusement inentamée dans
sa simplicité naturelle. Il n'est que d'essayer. C'est incroyable, ce que
le pas d'un homme peut changer et s'affermir, quand pourtant il croyait
savoir si bien marcher auparavant, dès l'instant qu'il sait, non pas où
aller, mais seulement qu'il s'était trompé de chemin. [...]
Il est quand même
plus simple d'ouvrir les yeux sur le simple miracle de la vie que nous
portons en nous, d'entrer dans son mystère, que de chercher à tout prix à
le fuir dans l'émerveillement compliqué de sa sinistre parodie. L'homme a
suffisamment et assez diversement vécu pour qu'on sache bien qu'il n'y a
pas un atome dans la création, dont il puisse se dire le créateur. Quel
que puisse être son génie, il n'est jamais l'inventeur que de ce qui est :
celui qui va au devant et qui découvre ce qu'il y avait là. Tout dépend
donc de ce qu'il cherche ; et c'est pourquoi notre honte est si grande !
Et c'est pourquoi nous tenons tant à nous la camoufler. N'importe quoi
vaut mieux, les espoirs imbéciles ou le désespoir plus imbécile encore,
n'importe quoi plutôt que l'aveu pur et
simple de ce sentiment-là, parfaitement universel, et la reconnaissance
vivifiante, rafraîchissante, véritable, de la faillite que nous sommes en
train de parachever dans son désastre, quand Adam n'avait pu que la
commencer, pour nous rendre enfin à ce que nous sommes essentiellement.
Avoir honte de cette
honte-là, de nos jours, et refuser à cause d'elle l'évidence libératrice
et son éblouissante approche, c'est aussi bête que d'avoir honte de sa
mort, - s'il a jamais été permis à un humain d'être assez orgueilleux pour
se faire ce sentiment-là ! s'il a jamais été possible à un orgueilleux de
se mentir à ce point pour essayer d'échapper à sa peur.
La peur, mais oui,
la peur, celle que nous mangeons avec notre pain de chaque jour ; la peur,
qui est à présent dans nos chairs épaissies cet aiguillon de l'âme que la
crainte de Dieu, il n'y a pas très longtemps, suffisait encore à aiguiser.
"Non pro mundo rogo !" Ce n'est pas pour le monde que je prie, a annoncé
le Verbe ; et lorsque nous osons répéter avec Lui les paroles de Sa Parole
en demandant à Dieu que Son règne arrive et que Sa volonté soit faite sur
la terre, c'est à l'heure de l'Accomplissement que chacun de ceux qui
s'est risqué à les dire, ces paroles absolues, doit répondre du sérieux de
ses lèvres et du vrai de son cœur : quand il ne restera ni cendre ni
poussière de cette malheureuse réalité terrestre dont nous faisons
absurdement tant de cas, alors même que nous sommes déjà de taille
nous-mêmes à en faire éclater la coquille !
L'heure divine, dont
il est tellement impossible de ne pas savoir qu'elle est venue sur nous,
est à présent tellement proche, depuis le temps qu'elle avance avec le
temps, tellement avancée, et son unique perspective est si formidablement
ouverte où toutes autres sont fermées, qu'on devrait en fondre de joie, en
se voyant dans l'Oméga, les frères mêmes des saints apôtres de l'Alpha !
C'est dans le comble triomphal de la Rome païenne, en effet, au comble
surévident de son impériale puissance, tout entouré de ses gendarmeries et
recherché déjà par ses polices que, dans son nid de pauvreté, le Christ,
par l'humble extrémité de la naissance humaine, a choisi d'apparaître pour
tout changer. Pour tout sauver. Et maintenant, il ne nous reste plus
beaucoup à attendre pour que le monde triomphal ait mis décidément le
comble à son triomphe : tout va décidément assez vite pour cela. A peine
a-t-on peut-être encore le temps de se demander sérieusement, en voyant
cette fois avec les yeux de la raison que le temps ne va pas plus loin, si
oui ou non notre foi en est une, ou si nous ne pensions pas doucettement
que Dieu finirait bien par se contenter de ce que nous croyions croire, au
lieu de croire absolument.
C'est le
moment.
Le combat de la fin
du monde est une bataille, comme la foi, qui réclame des hommes entiers.
C'est aussi sur des hommes entiers que s'étend le règne de Dieu,
entièrement, depuis toujours. Ceux qui veulent se retailler une image
d'eux-mêmes plus conforme à leurs idées, très bien pour eux tant qu'ils
peuvent s'y tenir ; mais après, ils vont quand même se rejoindre dans
leurs rognures.
Et factus est.
Le
peintre, le musicien et le poète
sont allés
chercher la réalité
en passant
par le ciel.
Les Jours de
l'Apocalypse
sont à l'impression, mais qui sait s'ils pourront
apparaître avant l'Apocalypse elle-même, qui accourt plus vite encore avec
la fin des temps que la pensée la plus alerte ne peut l'imaginer. […]écoutez-moi
; je vous dis le secret d'une conscience mâle : on ne peut rien redouter
de ces épouvantails, des bombes A ou H, des armes bactériologiques, de
tout ce qui fait l'orgueil imbécile de ce monde, quand on devine tant soit
peu ce qu'il y a à redouter de la colère de Dieu. On ne peut pas confondre
la grandeur – qui n'a aucune dimension – avec ce grand-guignol des excès
de la démesure, angoissants, angoissés, quand on les voit par notre petit
bout de la lunette, mais qui ne sont pas plus, en définitive, qu'un
misérable petit pet foireux qui fuse et qui se perd entre deux des
premières étoiles, les plus minuscules et les plus voisines. Pfft !
Imaginez un peu ce qu'il faut que les jours grandissent pour faire place,
un beau matin, au tout premier rayon de la Gloire Inconnue, - et comme il
faut que ne survienne, lavée de toute odeur et purifiée de tous parfums,
l'inimaginablement légère et transparente et très-subtile vérité,
seulement claire et rien de plus. Claire au-dessus de tout éclat de
la lumière, abolissant les ombres et tout le souvenir des ombres à tout
jamais. La pureté n'est pas, je vous le jure, le contraire de l'impureté ;
c'est seulement l'impureté qui est absolument contraire. L'amour, qui
n'est pas pur parce qu'il n'est que l'amour, mais qui n'est pas impur
parce qu'il est l'amour : l'amour qui ne peut jamais être sage et qui ne
sera jamais fou parce qu'il est toujours un tout premier commencement
d'amour, l'apprentissage, l'école de l'amour, l'amour qui entre dans
l'amour est la seule sagesse ou la seule folie qui puisse nous sauver.
Nous sauver d'ici, et non point, comme d'aucuns l'imaginent (en faisant
grincer la grammaire) nous sauver ici. Je crois mon cœur parce qu'il croit
en moi bien plus que moi, qui n'oserais jamais jeter mon ancre dans le
ciel comme il le fait.
Armel Guerne,
20 juin 1967
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