"Heinrich von Ofterdingen est-il
vraiment l'anti-Meister que l'on prétend quelquefois qu'il est? L'admettre ce serait
supposer que Novalis aurait pris délibérément le contre-pied des Années
d'apprentissage, la seule partie du roman qu'il connût, puisque les Années de
voyage ont paru seulement une trentaine d'années après sa mort. En réalité, il a
écrit un Märchen, un conte de fées de dimensions cosmiques, dont le
développement immense aurait de toute manière été inachevé, même si le poète avait
vécu pus longtemps que son destin ne le voulait. Les démarches de Goethe et les siennes
suivaient des chemins si différents qu'aucune comparaison n'est possible entre les deux
romans. Comme les Aventures d'Arthur Gordon Pym, cet autre chef-d'œuvre du
voyage initiatique onirique et ésotérique, Heinrich von Ofterdingen se dirige
vers tous les points du compas, parcourt le monde inférieur et le monde supérieur, et à
la différence des autres apprentissages qu'une seule vie d'homme suffisait à accomplir,
se prolonge dans les espaces du passé et de l'avenir avec autant de naturel et de
normalité que d'autres à faire leur tour de l'Allemagne.
La durée du voyage ignore toutes les limites que
le temps met à l'activité de l'homme. Ici, plus qu'ailleurs, il est prouvé que
l'initiation n'a pas de terme et que les royaumes de la fable y sont aussi familiers que
les contrées terrestres. Dès le jour du départ, au moment où l'adolescent s'apprête
à accompagner sa famille à Augsbourg où habitent les grands-parents, une intuition
secrète nous avertit qu'un tel voyage n'est que l'ouverture - dans le sens où
l'on parle de l'ouverture d'un opéra - d'un périple sans fin, annoncé à l'élu par les
voix secrètes des rêves et des oracles, déposé comme un germe dans son esprit et dans
son cœur, de l'accomplissement surhumain qui lui est promis. Aussi possède-t-il cette
fraîcheur délicieuse de l'adolescence en bourgeon, cette possibilité du génie
poétique qui n'a pas encore éclos, et l'ignorance des vertus héroïques qui
s'épanouiront une fois arrivées à maturité. Qu'importe si les intentions de Novalis
entendaient faire de ce perfectionnement inouï une encyclopédie des expériences et des
connaissances humaines, cette Bible universelle qu'il annonce, en 1798, à Friedrich
Schlegel à qui il avait fait, quelques mois plus tôt, confidence de sa découverte
capitale : la religion de l'univers visible."
Marcel Brion, L'Allemagne romantique, Le voyage initiatique,
1, Albin Michel, 1977, pp. 181-182. |